Chroniques de guerre : Argonne 1918. Au-delà du mythe de l'enfer

Encabezado

Chroniques de guerre : Argonne 1918. Au-delà du mythe de l'enfer

J'aimerais emmener le lecteur aux tout premiers jours d'octobre 1918. La Grande Guerre, la Première Guerre mondiale, touche à sa fin. Mais malheureusement pour ceux qui se trouvent sur le champ de bataille, il reste encore un peu plus d'un mois avant la signature de l'armistice. Nous nous trouvons dans un secteur très précis du front occidental. Un point à l'est de la France, entre Reims et Verdun. Je parle d'une vaste forêt qui traverse ce terrain du nord au sud : l'Argonne. Là, en l'espace de quelques heures, un véritable enfer est sur le point de se déchaîner, une horreur que nous, passionnés d'Histoire, peinons à imaginer.

L'Argonne, si nous la situons sur l'une des cartes de l'état-major allié, est un point crucial où vient de débuter l'offensive Meuse-Argonne. Elle s'inscrit dans une campagne bien plus vaste visant à briser et anéantir les lignes défensives allemandes. Cette grande campagne, lancée en août 1918 et qui passera à la postérité sous le nom d'« offensive des Cent-Jours », implique les armées de France, du Royaume-Uni (et du Commonwealth) et des États-Unis. Elle a été conçue pour forcer l'Allemagne à une capitulation totale. Pour ce faire, prenant pour pivot la ville de Verdun, les Alliés vont exercer une pression coordonnée au nord et au sud… Mais aussi dans ses environs immédiats… C'est là qu'entrent en scène les troupes américaines en ce début d'octobre 1918.

Mapa de situación general de la recta final de la Gran Guerra.

Carte de la situation générale lors de la phase finale de la Grande Guerre.

 

Que cache l'Argonne ?

 

C'est dans cette forêt d'Argonne, l'une des plus denses autour de Verdun, que les Allemands attendent l'inévitable. Ils occupent les lieux depuis le début du conflit ; quiconque ose s'aventurer dans ces bois fait face à une mort quasi certaine. L'intérieur de la forêt est un dédale de tranchées interconnectées. Un réseau de positions défensives de première ligne, de postes d'écoute et de parapets qui servent d'avant-postes pour détecter les incursions ennemies. Derrière cette première ligne, sur plusieurs centaines de mètres, des réseaux denses de fils de fer barbelés, certains dissimulés sous le lit des rivières et des ruisseaux, forment une mer de pointes d'acier presque infranchissable.

Derrière ces premiers obstacles, une seconde ligne de tranchées, plus solide, dresse une barrière que personne de sensé n'oserait prendre d'assaut. Protégés par des fortifications équipées de mitrailleuses, d'artillerie et de mortiers, les Allemands gardent une confiance absolue en leur système défensif. Jusqu'à présent, ils ont repoussé toutes les attaques. À l'intérieur de ces positions camouflées, les soldats du Kaiser Guillaume II chuchotent. L'un d'eux affirme avoir entendu dire qu'une attaque américaine est imminente. Rumeur ou réalité ?

 

Qui a osé pénétrer dans ce piège mortel ?

 

Le général commandant les troupes sur le point d'entrer en Argonne a laissé, quelques jours plus tôt, un ordre tranchant, frôlant l'appel au suicide : « … L'une des ruses favorites des Allemands est de semer la confusion en criant des ordres de retraite. Si, au cœur du combat, un tel ordre est entendu, la troupe et les officiers doivent considérer qu'il vient de l'ennemi. Quiconque donne cet ordre est un traître, et il est du devoir de tout officier ou homme fidèle à son pays [...] d'abattre le transgresseur sur-le-champ. »

Comme si cela ne suffisait pas, le général Alexander, homme aguerri dont la bravoure n'est plus à prouver, a prononcé ces mots : « Nous ne reculerons que pour mieux avancer ! ». Alexander commandait la 77ᵉ Division d'infanterie, protagoniste absolue d'un exploit qui allait s'inscrire dans les livres d'histoire.

General Robert Alexander.

Général Robert Alexander.

 

Le 1ᵉʳ octobre, le commandant Charles White Whittlesey, originaire du Wisconsin et âgé de 34 ans, reçoit l'ordre d'avancer par l'extrémité gauche de la forêt d'Argonne. Le commandant Whittlesey marche avec ses frères d'armes, environ 550 soldats. Sa mission principale : prendre la route de Binarville-Charleveaux, où un moulin servira de repère. Une fois cette première mission accomplie, il devra s'enfoncer au plus profond de la forêt, capturer la route et une voie ferrée parallèle pour couper les lignes de ravitaillement allemandes.

Comandante Charles White Whittlesey.

Commandant Charles White Whittlesey.

 

Bien que Whittlesey soit le commandant du 1ᵉʳ bataillon du 308ᵉ Régiment d'infanterie, il se retrouve à diriger un mélange hétéroclite de compagnies. Il ne reste que quelques heures avant que Whittlesey ne fasse face à un destin qu'il n'aurait jamais imaginé, alors même que la victoire semble à portée de main.

 

L'assaut commence.

 

Dès le 1ᵉʳ octobre, Whittlesey et son bataillon sont en marche. Les escarmouches avec les Allemands ne tardent pas. Ces échanges de tirs ne stoppent pas la progression, mais la tâche s'avère plus ardue que prévu. Passé 17 heures, les combats cessent et les hommes reçoivent l'ordre de se mettre à couvert pour la nuit.

Le lendemain, 2 octobre, le sort de Whittlesey et de ses hommes bascule. La progression devient un calvaire. Les combats à la lisière puis à l'intérieur de la forêt font des ravages. Les Allemands, loin de battre en retraite, tiennent bon grâce à leur expérience et leurs défenses. Beaucoup de soldats américains, novices, paient leur inexpérience au prix fort. Le sang imprègne la terre sous les bottes de Whittlesey.

Ilustración que recoge el infierno de Argonne (créditos al autor).

Illustration dépeignant l'enfer de l'Argonne (crédits à l'auteur).

 

Derrière ses lunettes rondes, l'officier observe les corps de ses hommes tombés sous le plomb allemand. Abrité par un pli de terrain, il analyse la situation sous le sifflement des balles et le fracas des obus. Les infirmiers sont débordés, et les brancardiers, épuisés, risquent leur peau pour évacuer les blessés.

Whittlesey ne flanche pas. Avocat dans le civil, c'est un homme tenace. Il décide de poursuivre l'avance. À la tombée de la nuit, épuisé et assoiffé, il reçoit une nouvelle encourageante : une brèche a été trouvée dans les défenses ennemies, menant vers la colline 198.

Comandante Whittlesey.

Commandant Whittlesey.

 

Malheureusement, une nouvelle dévastatrice arrive. Les unités françaises et américaines censées couvrir leurs flancs n'ont pas progressé. Les Allemands ont contre-attaqué. Whittlesey a atteint le sommet de la colline 198, mais il se retrouve isolé, comme sur une île, encerclé par des centaines d'Allemands.

L'ordre est donné de creuser des trous de tirailleur. Ils sont coupés du monde. Les seuls moyens de communication sont des messagers et des pigeons voyageurs. L'ennemi ne leur laissera aucun répit.

 

Une longue nuit sur la colline 198.

 

L’air fait balancer les branches des arbres. Son sifflement est intimidant ; il résonne de manière sinistre aux oreilles de ceux qui sont acculés au milieu de l’épaisse forêt. Après un rapport de situation, Whittlesey se rend compte qu'il est l'officier le plus haut gradé encore en vie au sein de cette poche. Dès lors, il cesse d'être le commandant du 1er bataillon du 308e régiment d'infanterie pour devenir l'officier responsable de tout le contingent qui y est pris au piège. Désormais, il coordonne toutes les compagnies — huit selon certaines sources, neuf selon d'autres... Sous l'épais manteau de l'obscurité, il ignore avec exactitude de combien d'hommes se compose le contingent qu'il dirige. Seraient-ils cinq cents ? N'en resterait-il que quatre cents après les quarante-huit premières heures de combat dans cette forêt infernale ?... Qui peut le savoir !

Soldados norteamericanos en un lugar no muy lejos del frente

Soldats américains quelque part près du front.

 

La réalité est implacable : les flancs sont à découvert. Whittlesey organise un périmètre défensif (le "pocket"). Il envoie des messagers, des "runners", tenter de traverser les lignes ennemies. Beaucoup périront, abattus par les tireurs d'élite allemands lors de ces courses suicidaires à travers bois.

Soldados norteamericanos abandonan las trincheras

Soldats américains quittant une tranchée (image d'exercice).

 

La nuit est tendue. Des groupes allemands s'infiltrent. La confusion est totale : certains officiers allemands pensent être eux-mêmes encerclés et tentent de percer, créant un chaos absolu.

 

3 octobre 1918.

 

Au matin, les attaques allemandes pleuvent de toutes parts. Les Américains, à court de vivres et de munitions, se préparent au pire. Le contact est brutal. Fusillades, grenades, cris d'agonie et ordres hurlés se mêlent au bruit des mitrailleuses. Le combat finit au corps à corps, d'une sauvagerie inouïe. Baïonnettes, pelles de tranchée, couteaux : tout sert à tuer.

Infantes del Ejército de los EE.UU. manejan una ametralladora.

Fantassins de l'US Army maniant une mitrailleuse.

 

C'est une mêlée sanglante. On transperce, on frappe, on tue pour ne pas mourir. Le sang coule sur les fusils, les mains tremblent encore de l'effort meurtrier.

Recluta e instructor durante un ejercicio de empleo del fusil con bayoneta.

Recrue et instructeur lors d'un exercice à la baïonnette.

 

À un moment critique, Whittlesey voit l'un de ses officiers lancer une attaque suicide inutile qui coûte de nombreuses vies. Pour éviter le pire, il ordonne le repli au centre du périmètre. L'artillerie allemande pilonne alors la zone avec violence.

Comment la 77ᵉ division d'infanterie va-t-elle s'en sortir ? Quelle arme sera décisive dans la bataille de la forêt d'Argonne ? Retrouvez la suite dans notre prochain billet sur la Première Guerre mondiale.

 

Un article de notre blogueur invité : Daniel Ortega del Pozo.

 

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